Un espace invisible où la sous-conversation bat son plein. Et avec l’élection présidentielle de 2027 dont la campagne est déjà lancée, la sous-conversation autour de l’Algérie éclate déjà au grand jour. Une ritournelle lucrative pour les candidats.
Médias, réseaux sociaux…Tentez l’expérience. Parlez de l’Algérie. L’effet est immédiat. Souvent, la voix de mes interlocuteurs le contient. Mais le regard, lui, ne ment jamais. Dans les yeux des uns et des autres, l’Algérie produit une sorte de réflexe incontrôlable, admiration, mélange de répulsion viscérale, de mouvement de recul, d’irritation retenue ou même déni plutôt que désintérêt.

Une crise d’urticaire qui ne dit pas son nom. Des tropismes plutôt au sens sarrautien du terme- ces petits mouvements inconscients qui viennent se nicher dans la conversation et qui trahissent nos pensées profondes et indicibles. Cette sous-conversation déborde, alors, de son lit sous des formes télévisuelles abruptes. C’est presque comme si le mot « Algérie » montait sur l’échafaud, par glissement métonymique. Dernier exemple en date, Sarah Knafo, députée européenne Reconquête. Sur le plateau de BFM, hier soir, désinformant face à une Sonia Mabrouk incapable de porter la plume dans la plaie (oui, je sais. J’attends trop). S.Knafo et les 800 millions de l’Agence française de développement donnés à l’Algérie ont la dent dure. Malgré les dénégations de Rémi Rioux, en juillet 2025, alors directeur de l’AFD. Après la plainte du président Tebboune pour fake news et le classement sans suite par le parquet de Paris, les magistrats reconnaissant le caractère imprécis du propos et non mensonger, la désinformation, elle, poursuit son bonhomme de chemin. Car il s’agit bien de désinformation, une fausse information rabâchée dans l’intention de nuire ou de manipuler. Personne pour relever le tort fait au journalisme et donc à la démocratie par une députée d’extrême-droite. Entre fake news et Algérie, le choix est vite fait.

Que ce soit dans le débat politique français, et son corolaire médiatique, j’ai expérimenté le sujet depuis bientôt 20 ans. Parler d’Algérie, argumenter- pas dans son sens- mais dans le sens des faits a un coût. Le mot agit comme une sorte de paralysant. Vous voilà peu à peu défroqué de toute crédibilité journalistique, ramené, exclusivement à votre identité, votre origine. Il est difficile d’évoquer l’Algérie et la relation franco-algérienne autrement que par le prisme de l’histoire, d’où surgissent, forcément, les affres du colonialisme français, de la révolution algérienne et de la chute de l’empire. Doit-on se taire pour ne pas heurter Marianne ? Des réalités toujours aussi embarrassantes de ce côté de la Méditerranée. Et puis, le fond du problème, que ce soit ici ou là-bas reste quand même la matrice coloniale et ses conséquences dont nous peinons à nous départir.

Un exemple ? Edouard Philippe candidat Horizons à l’élection présidentielle s’exprimait au sujet des accords de 1968. L’ancien premier ministre reprenait à son compte le fameux « bras de fer », formule martelée par Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, au moment de l’affaire Boualem Sansal. Preuve que ce n’est qu’un début, E.Philippe propose même de le mener, ce bras de fer, à l’échelle européenne. Pas sûr que Georgia Meloni agrée cette idée ! L’UE, d’ailleurs, discute avec un partenaire gazier majeur quand Edouard Philippe, Bruno Retailleau ou Marine Le Pen entretiennent une image de l’Algérie totalitaire, menaçante auprès des Français. La cristallisation autour de la relation franco-algérienne ne faiblit pas, donc. Pire, elle sera un moteur de la bataille des présidentielles. Un puit sans fond qui nous plonge dans les abîmes du passé colonial, du ressentiment et de cette plaie à vif. Il y a quelques mois encore, un haut-fonctionnaire me le confirmait. L’Algérie sera de la partie pour 2027.
Pourtant, nous sommes en 2026. On pouvait espérer un peu de tempérance voire une accalmie à l’endroit de l’Algérie » et du douloureux sujet de « colonisation française ». Après tout, les urgences sont légion : une dette publique à 3500 milliards d’euros (118% du PIB), 10 millions de personnes sous le seuil de pauvreté, ces personnes vivant en moyenne avec moins de 1300 euros net/mois ou encore le chômage en hausse à plus de 8%…Mais, non. Plus les années avancent, plus le série Algérie (et voile, on en reparle) s’étale comme un épouvantail ventripotent. Une diversion bien utile qui résiste à l’unanimisme de plateaux. Or, pointer ces contradictions, l’algerian bashing et le populisme qui l’accompagne ne revient pas à défendre l’Algérie. En tout cas pour la journaliste que je suis.
Alors c’est vrai. J’aime l’Algérie. J’aime le journalisme aussi et sa langue, celle des faits et de la déontologie. Je vous l’accorde, l’époque n’en a cure. Justement, ceux qui défendent un journalisme fiable devraient trouver dans « la sous-conversation algérienne » telle qu’elle se délie en France, des moyens de jauger de leur rapport aux médias, à l’idée qu’ils se font du journalisme et aux faits. Pourquoi ? Parce que le traitement médiatique de l’Algérie procède davantage de la narration que de l’information. Alors ne soyons pas naïf. Si l’objectivité vendue comme un gage de professionnalisme, on le répète, n’existe pas, la narration éditoriale, elle, c’est autre chose. Autrement dit : Comment le média parle-t-il de son sujet ? A qui ? Dans quelles intentions ? ai-je envie de préciser. C’est bien là le cœur de la réflexion. L’Algérie et tous les sujets qui en découlent, valorisants ou non, n’est plus seulement un objet du discours médiatique français. Elle a muté en objet médiatique réifié. Depuis 1999 et la loi du 18 octobre qui substitue officiellement l’expression « guerre d’Algérie » à « opérations effectuées en Afrique du nord » (oui, c’est très récent !), le « débat » français parle d’Algérie, d’Alger, de son « régime » ou de son « pouvoir ». Enfin, il pense lui parler. En réalité, une bonne partie déblatère, rumine, recrache, voire vomit (coucou Retailleau ! coucou Jordan !) sur lui-même et sur la France. Alors quand nos politiques mais aussi nos éditocrates évoquent l’Algérie, ils n’évoquent pas l’Algérie. Ils évoquent ce paradis français. Précisément parce que ce « paradis », au sens étymologique du terme renvoie à l’espace clos. Certains ayant foulé ce jardin d’Eden, à savoir les colons, d’autres en étant exclus, les Autochtones. Inutile de revenir sur le code de l’Indigénat.
Ce qui remonte à la surface médiatique, c’est bien cette infortune qu’est la perte du paradis perdu. Parler d’Algérie ravive, à qui sait scruter, la plaie. Quel que soit l’angle ou le sujet, évoquer l’Algérie, dans le débat français, conduit inéluctablement à raconter la France. Loin du « je t’aime moi non plus » ou « l’amour vache », formules auxquelles j’aimerais bien croire, parler de l’Algérie en France (la précision est importante. Il s’agit selon moi d’un débat franco-français), hors de la narration médiatique bienséante, a un coût. Car toujours émerge en toile de fond, les stigmates de l’empire et avec le rapport que la France entretient vis-à-vis d’elle-même, de son passé colonial, de la violence, de son identité, de ses craintes…Ne vous y trompez-pas. L’ampleur donnée à l’Algérie dans notre espace médiatique et politique nous invite, d’abord, à nous regarder, à percer ce miroir aux alouettes du mythe république (et ses avatars actuels). L’Algérie, mais aussi la Kanaky, fut l’un des musées des petites horreurs « républicaines ». Et les soubresauts secoue le débat chaque fois que l’inventaire avance.
Si je ne compte sur aucun politique pour en sortir- le sujet reste une manne électorale inépuisable (qui n’a pas rêvé de montrer ses muscles ?), j’interpelle nos journalistes pour relever le niveau. Embrasser à nouveau les faits. Le sujet Algérie a ceci de singulier. Il croise désinformation, mésinformation et malinformation, provoquant un espace commun où s’étire un continuum narratif imparable. En d’autres termes, traiter ce sujet mais avec rigueur, déontologie et justesse. Même si je rêve un peu, l’Algérie fera jurisprudence pour d’autres sujets, sur notre rapport aux faits, au rôle des médias. Non pas que je sois porte-parole des autorités algériennes. Mais, vous rendrez grâce à la profession. Le défi n’est pas mince mais essentiel… L’Algérie s’est construit depuis 1999 comme un objet médiatique sulfureux. Peu à peu, ce même objet s’est déplacé. L’Algérie réelle n’intéresse pas les politiques. Elle leur permet, uniquement, de ressusciter un passé mythologique. Entre mythe et paradoxe.
