Ce texte a été rédigé pour le projet d’une publication ( Fil Rouge du Collectif Formation et Société, Bruxelles) paru en décembre 2007 en hommage à El Baroudi Mohamed (Médiouna 1935- Bruxelles 2007) militant syndicaliste et politique opposant au régime de Hassan II. Cette contribution retrace aussi l’histoire militante dans laquelle a baigné le Regroupement démocratique marocain (RDM) association de travailleurs Marocains emblématique des années 1970 à la fin des années 1980.
Des hommes dans leur siècle
Remerciements pour leurs inestimables témoignages
Ils ont tous été à un moment ou à un autre
des camarades de la militance aux côtés de Mohamed El Baroudi
A Fargaoui A, membre fondateur du RDM,
Laaraj F. membre fondatrice de l’Association des Femmes Marocaines
et membre de la Commission culturelle du RDM,
Chelbat A. ancien Président de l’Union des étudiants arabes et
responsable sportif au sein de l’UNEM section de Bruxelles
Lahssaini F. membre de l’UNEM et animateur de l’Ecole de l’Avenir
Merci aussi à Anne Frennet, collaboratrice scientifique à l’ULB
Mouvement de libération et dynamique révolutionnaire
Le mouvement de libération au Maroc comme dans le reste du monde arabe va se construire autour du sentiment d’appartenance à une communauté cultuelle et religieuse en prenant comme modèle l’expérience des premiers califes.
Les réformateurs de l’Islam lui donneront des accents socialistes et égalitaires rejoignant les courants idéologiques déjà bien ancrés en Occident.
- Même s’il n’y a pas eu de courants franchement hostiles à la religion, la question de la laïcité se posait comme la voie de la rénovation nationale. Aussi bien la dimension de la religion que l’esprit de la laïcité auront été présents dans la genèse du mouvement nationaliste.
- Cependant, un autre Islam, conservateur, était lui aussi en oeuvre au sein des sociétés arabes.
- Ce courant que la gauche allait combattre représentait un rempart idéologique contre les transformations révolutionnaires.
Au Maroc, les partis issus du Mouvement national pétris dans le nationalisme arabe naissant, éclatés après l’indépendance, allaient essaimer leurs cadres et militants à travers toute l’Europe.
- L’activisme politique au Maroc
- Dans les années soixante, l’Armée de Libération Nationale (ALN) soutenue par des membres influents de l’Union Nationale des Forces Populaires (UNFP) est encore active bien après une indépendance qui a déçu toutes les attentes. Les mouvements de revendications des masses seront réprimés avec une grande brutalité et jetteront une partie de ses cadres militants sur les routes de l’exil. Ils rejoignent en Belgique des étudiants déjà présents, fortement politisés au sein de leur association, l’Union Nationale des Etudiants du Maroc (l’UNEM). L’UNEM est un lieu privilégié d’expression des mouvements et des partis politiques interdits au Maroc. Le Mouvement du 23 mars, Ilal Aman, UNFP, le PC et Servir le Peuple constitueront un front des progressistes appelé les Frontistes.
- L’esprit panarabe trouvera lui aussi de nouvelles expressions à travers des collaborations avec les mouvements arabes actifs sur le territoire belge. Ces collaborations établiront des liens privilégiés avec les associations arabes à travers leurs organisations de travailleurs et partis politiques (associations de travailleurs arabes, algériens, tunisiens, palestiniens, …).
- La conscience arabe y est fortement marquée et les mouvements se cristallisent autour du drame palestinien et la guerre du Liban.
- Au sein des assemblées estudiantines se côtoient étudiants travailleurs, ouvriers intellectuels et étudiants fils de la petite bourgeoisie marocaine imprégnés des théories marxistes et sensibilisés aux difficultés du monde ouvrier.
- Du carrefour initial des campus, ce mouvement va s’investir à travers des initiatives concrètes qui dépassent de loin la simple condamnation du système capitaliste et l’exploitation post-coloniale. Il se saisira de l’ensemble des champs de préoccupation de la communauté marocaine en Belgique.
- Il s’agira de répondre aux besoins urgents d’ici et de maintenant des premiers immigrés marocains, de répondre aux problèmes brûlants du moment (accueil, inscription administrative, logement, santé, solidarité, …).
- Par souci de pédagogie, le discours révolutionnaire populaire sera modulé avec la préoccupation de rester en phase avec la société marocaine traditionnelle.
- Ces militants aux affiliations multiples coordonneront leurs actions avec les syndicats et les mouvements belges qui leur sont proches idéologiquement. Contrairement au cas de la France où les syndicats ont suspecté les associations de travailleurs immigrés de diviser la classe ouvrière, il y a eu, en Belgique, une prise en compte spécifique de ces travailleurs par les deux grands syndicats.
- La FGTB (Fédération générale du travail de Belgique) créera une Commission Immigrée dans les années septante et la CSC (Confédération des syndicats chrétiens) une section arabe du service des travailleurs migrants.
- En prolongement au travail syndical, seront créées les Maisons Arabes de Culture Ouvrière (MACO) à l’image du MOC (Mouvement Ouvrier Chrétien).
- La MACO était proche des mouvements nationalistes arabes et ses membres entretiendront des rapports réguliers avec la Lybie et l’Irak.
- De la multitude d’actions qui va éclore, le Regroupement Démocratique Marocain (RDM) sera en quelque sorte l’aboutissement.
- C’est vers la fin de 1973 que commencent des discussions réunissant, à la même table, les représentants de la Commission immigrée de la FGTB, de la section arabe de la CSC, de l’association Fonds de Solidarité Maghrébine, du Comité de soutien à la résistance palestinienne, de l’Union Nationale des Etudiants du Maroc et de l’Association Dar El Amal (Option révolutionnaire).
- Une partie des participants parviendra à trouver un consensus qui aboutira à la Charte du Regroupement Démocratique Marocain en août 1974.
- Le RDM allait rassembler et doter d’une structure des initiatives qui étaient jusque-là éclatées. Le travail politique pouvait, par ce biais, s’inscrire dans la durée et trouver son prolongement sur le terrain de l’action sociale et culturelle en écho aux discussions doctrinales de la gauche marocaine.
- Le RDM, association de travailleurs, deviendra un pôle dynamique, il gagnera très vite en influence au sein de la gauche marocaine en Belgique et créera des organisations similaires dans les grandes villes (notamment la section d’Anvers, une section Charleroi et une section à Liège)
- La grande imbrication des militants de l’associatif avec les étudiants de l’UNEM allait se concrétiser plus tard dans un autre projet d’aide scolaire et de cours de culture arabe au sein d’une structure originale cogérée par les étudiants, les parents et les représentants du RDM ; « l’Ecole de l’Avenir ».
- L’évolution des préoccupations et adaptation aux nouvelles réalités sociales
- La perception des pouvoirs publics qui prévaut à l’époque est celle de l’hôte invité que certains sociologues (Abdelmalek Sayad notamment) ont qualifié de « la noria » : c’est une vision de l’immigration exclusivement utilitariste et en rotation permanente d’un travail à l’autre dans une précarité de séjour entretenue. Le titre de séjour était renouvelé tant que le travailleur répondait aux besoins des secteurs économiques en crise de main-d’œuvre (dans les mines de charbon et le secteur de la construction essentiellement). Cependant les rapports de démographes sollicités par les Etats (Alfred Sauvy en 1963 en Belgique et Albert Delpéré en 1962 en France) vont attirer l’attention sur le phénomène de dénatalité et du vieillissement de la population. Suivant leurs recommandations, la convention de main-d’œuvre signé entre la Belgique et le Maroc en 1964 encouragera l’immigration familiale.
- Les premières associations de travailleurs ont aussi et tout naturellement intégré la dimension d’une immigration transitoire. La vie telle qu’elle s’organise s’inscrit dans le provisoire dont l’horizon est le retour au pays d’origine. Le RDM inscrira souvent ses actions dans une perspective de retour.
- L’immigration est donc une situation anormale et l’analyse politique de ses causes est inscrite dans la Charte du RDM.
- La charte adoptée après de longues discussions reflète la position du RDM sur les difficultés que connaît la population marocaine et la responsabilité de son régime totalitaire et archaïque.
- « La situation de notre pays [le Maroc] ne cesse de se dégrader dans les domaines politique, économique et social. Les masses laborieuses et pauvres, dans un climat d’inexistence de démocratie et de répression, ne cessent de faire l’objet d’une exploitation de plus en plus accentuée. L’immigration des travailleurs marocains en Belgique est une conséquence directe de cette situation maintenue et entretenue par l’impérialisme international pour son propre profit et pour celui de ses alliés locaux. La répression et l’exploitation qui ont conduit à l’émigration restent les causes réelles de l’ensemble des problèmes d’ordre général ou particulier que connaît la communauté marocaine en Belgique » [1].
- La Charte va énumérer trois grands principes [2] :
- – La défense de l‘intérêt matériel et moral de l’immigration marocaine en luttant contre le racisme et en dénonçant les conditions d’exploitation des migrants par le patronat ;
- – La solidarité avec la lutte du peuple marocain contre le système répressif en place et la défense des libertés fondamentales au Maroc ;
- – La solidarité avec tous les peuples opprimés et notamment le peuple palestinien et le peuple arabe.
- A l’instar de ce qui s’est passé dans d’autres associations marocaines en Europe, on observe un déplacement au fil du temps, des préoccupations ou plus exactement un fléchissement du discours politique pour se déployer dans le champ de l’éducation populaire et de la citoyenneté.
- La reformulation des objectifs RDM nous est donnée par Mohamed El Baroudi dans une interview :
- « A côté des activités culturelles qui ont constitué l’essentiel de notre action, nous avons poursuivi au sein du RDM des cours d’alphabétisation et nous avons créé une sorte d’université ouvrière.
- (….)
- Je retiens comme principal objectif la transmission de la notion de démocratie à partir d’une approche culturelle. En d’autres termes, il s’agissait de formuler la culture d’origine, dans un esprit démocratique afin de rapprocher celui-ci des travailleurs. La démocratie n’est pas une chose innée, elle s’apprend » [3].
- Un autre élément caractéristique du mouvement est celui de la mixité. La mixité sera aussi une préoccupation au sein de l’association. La nature de l’immigration marocaine de travail a drainé essentiellement des hommes. Le faible niveau de mixité au sein de l’association en est le reflet. Entre les années 60 et 70, 70% des arrivants étaient des hommes ; en 80, ils ne représenteront plus que 55%.
- Si sur le principe la femme est encouragée à participer activement au mouvement d’émancipation de la classe ouvrière, dans les faits, elle reste sous-représentée et n’est appelée à jouer qu’un rôle mineur. L’absence de la prise en compte de ses préoccupations spécifiques conduira à la création, fortement encouragée par le RDM, de l’Association des Femmes Marocaines (A.F.M.) en 1977.
- Structure et fonctionnement du RDM
- Il y a essentiellement deux formes d’associations adoptées par les organisations. L’association de fait (ADF) autorise une grande liberté dans le fonctionnement et peut reposer sur l’adoption d’un texte fondateur (charte) reprenant les objectifs, les grands principes philosophiques et politiques et quelques règles indispensables à son fonctionnement.
- L’association sans but lucratif (ASBL) est un contrat d’association fortement encadré par la loi et offre une sécurité juridique aussi bien pour les membres que pour les tiers. Les actes constitutifs sont publics.
- La loi de 1921 sur les ASBL reprend en son article 26, une restriction limitant le droit d’association des étrangers mais qui n’a probablement pas été activée depuis bien longtemps, cette disposition sera d’ailleurs abrogée en 1980.
Ainsi, c’est par choix que les membres fondateurs se sont tournés vers la forme d’une association de fait scellant leur contrat d’association autour d’une charte et des règles de fonctionnement interne.
- Plusieurs éléments ont orienté ce choix. Il est difficile d’expérimenter un fonctionnement selon les principes se rapprochant le plus de la démocratie directe dans le cadre étroit des asbl.
- L’association de fait laisse une liberté totale dans la définition des organes de gestion et le schéma d’organisation.
- Dans son fonctionnement, le RDM favorisera les prises de décisions collectives avec la consultation de tous les membres sur toutes les orientations importantes et à adopter sans hiérarchie. Il sera privilégié la prise de décisions à l’unanimité qui entraînera aussi des longues réunions parfois interminables !
- Dans la pratique et pour résumer son fonctionnement dans les grandes lignes, disons que le RDM s’est doté de trois Commissions, d’une Assemblée générale et d’un organe de coordination.
- – L’Assemblée définit les grandes lignes du programme de l’année. Des assemblées générales extraordinaires pouvaient également être convoquées pour traiter d’une question ou d’un thème particulier.
- – Une Commission permanente tient lieu de Bureau exécutif. Il coordonne les activités. Il gère aussi les Relations extérieures et la trésorerie du RDM. Elle rassemble 4 à 5 membres. Se réunissaient également des Commissions permanentes élargies ouvertes à la participation des membres.
- Les Commissions permanentes des différents Centres du RDM (Anvers, Charleroi et dans un moindre mesure Liège moins avancée dans son organisation) constituent un Conseil général qui tenait une réunion annuellement.
- – La Commission culturelle était responsable de la programmation des activités culturelles lors des manifestations et principalement la soirée du 1er mai et le festival Moussem.
- – La Commission d’alphabétisation et diffusion organisait en partenariat avec d’autres associations des cours d’alphabétisation. Elle était chargée de s’entourer des bénévoles pour assurer les cours. Elle avait aussi pour tâche essentielle la publication d’un mensuel « le Journal du RDM » et l’animation d’un temps d’antenne sur une radio libre.
- Lors des manifestations publiques, elle gérait un stand de livres et d’enregistrements musicaux et autre matériel de soutien, de sensibilisation et de propagande.
- L’égalité horizontale sera aussi appliquée dans la gestion des tâches et corvées « domestiques ». Inévitablement, les membres s’investissent en fonction de leurs aptitudes et domaines de prédilection ; certains s’investiront davantage dans les activités intellectuelles et dans l’organisation que dans l’action.
Ainsi, et tout naturellement, émergeront des personnalités fortes et des leaders confirmés dont le rôle sera prédominant.
Marco Martiniello nous rappelle leur rôle essentiel :
« Les élites occupent une place particulière dans la médiation et dans la gestion des affaires publiques des « communautés immigrées », ils jouissent d’une grande mobilité sociale et d’un pouvoir d’influence et luttent pour le monopole de la représentation » [4].
Le débat sur la forme de l’association reviendra souvent sur la table de discussion. La forme juridique d’association de fait sera souvent remise en question par certains membres qui estiment que l’adoption de statuts d’ASBL serait la seule voie capable de pérenniser le mouvement par l’acquisition de subsides et l’engagement de permanents.
- Le souci de l’autonomie semble avoir été très prégnant. L’autonomie c’est aussi l’indépendance vis-à-vis des pouvoirs publics, des Etats d’origine ou autres institutions d’aide au secteur associatif. L’auto-financement restera un principe de base et sera donc entièrement assuré par les recettes propres, stands de journaux et de livres, vente de thé et sandwiches lors des soirées et meetings, cotisation des membres, ….
- L’essoufflement de l’association
- Le RDM connaîtra son apogée dans la seconde moitié des années septante. Les fêtes traditionnelles du premier mai en accordant une grande place aux associations d’autres communautés immigrées dans un esprit internationaliste (multiculturel dira-t-on aujourd’hui) rassemblaient plus d’un millier de participants.
- L’organisation d’un festival européen de l’immigration marocaine le « Moussem » en 1981 avec des activités qui s’étaleront sur deux jours sera le fruit d’une coordination des associations marocaines au niveau européen, la CADIME (coordination des associations démocratique de l’immigration marocaine en Europe). Les actions du RDM rencontraient une grande affluence.
- On ne peut en conclure pour autant que la communauté marocaine fut plus que toute autre fortement politisée.
- La participation de la population aux activités n’était pas forcément un signe d’adhésion aux thèses politiques du RDM, elle répondait également aux besoins d’une large vie communautaire.
- En 1982 c’est la courbe descendante. La dernière assemblée de clarification se tiendra fin 1981, une autre assemblée générale (Conseil général) se tiendra encore en mai 1992 et un bilan global de 1974 à 1992 y sera présenté.
- Fragilisation par les divergences et les questions non résolues
- La jeunesse des membres du RDM (moyenne d’âge entre 25 et 35 ans) a été perçue tantôt comme un atout et le moteur de son dynamisme, tantôt comme un point de fragilisation et d’instabilité.
- Parmi tous les évènements qui ont contribué à fragiliser le mouvement et à mener à son déclin, on peut citer quelques éléments fréquemment avancés par les membres de l’association pointant plusieurs lignes de fractures.
- Quelques divergences politiques
- La charte adoptée a fait l’objet d’âpres discussions, qui n’ont certes pas su rallier tout le monde.
- Les difficultés à se regrouper autour d’une plate-forme commune ont jalonné la vie de l’association, difficultés d’autant plus qu’un courant politique y était surreprésenté, Ilal Amam semblait imprimer son empreinte idéologique.
- Le RDM a été politiquement apparenté à Ilal Amam, parce que beaucoup de ses membres s’en réclamaient. Les échos venant du Maroc renforçaient cette idée; il se disait que « Bruxelles était un territoire libéré par Ilal Amam »
- Certains membres prendront leur distance et préciseront à posteriori que l’opposition était tournée vers le régime politique de Hassan II et ne portait pas sur une critique du système monarchique. On peut donc penser que l‘association ne militait pas pour l’installation d’une république même si elle comptait en son sein beaucoup de partisans d’un régime républicain ou d’une monarchie constitutionnelle sans pouvoir de gouvernance.
- Très tôt se sont levées des voix pour ne pas politiser l’association et pour distinguer l’action politique de l’action socioculturelle. Il s’agissait de mettre d’abord et essentiellement le projet social en avant et non de mettre en évidence les principes politiques qui le sous-tendent. La répression par le régime marocain des toutes contestations politiques décourageait les adhésions et instaurait un climat de suspicion permanent d’infiltration du mouvement par les « informateurs » du régime .
- – Le problème du Sahara Occidental : sur cette question, on retrouvait au sein du RDM les mêmes clivages que ceux qui traversent les partis de la gauche marocaine même si la décision finale soutenait le principe de l’autodétermination. Dans les faits cela a été perçu comme la position d’Ilal Amam qui aura prévalu.
- La critique portait aussi sur l’ambiguïté du soutien au principe de l’autodétermination qui induisait le soutien à la lutte armée du Polisario. Ici aussi Hassan II ne tolérait sur la question du Sahara aucune divergence des partis politiques marocains et l’affirmation du droit à l’autodétermination (qui est la position de l’ONU) conduisait à de lourde peine de prison pour haute trahison et atteint à l’intégrité territoriale du Maroc.
- L’association se verra ainsi isolée politiquement car il semblerait que même les deux grands syndicats soutenaient l’idée d’un Sahara marocain.
- – Un autre évènement particulier allait saper la cohésion du groupe et créer de nouvelles fractures. Un petit groupe de membres s’était lancé dans un projet d’installation au Maroc d’une coopérative de menuiserie et utilisa ses relations tissées à travers le RDM pour acquérir le soutien d’ONG et des financements. Ce projet sera proposé à la discussion au sein du RDM et l’initiative sera rejetée catégoriquement.
- Certains estimeront que le projet était entaché de collaborations douteuses avec le Maroc et suspecté de comporter des actes d’allégeances envers le régime en contre partie de ne pas être inquiété lors de l’entrée sur le territoire marocain.
- – Dans les facteurs externes au RDM on peut citer le travail constant de la Sécurité d’Etat marocaine et de son réseau d’informateurs organisé au sein des « Amicales marocaines » pour discréditer l’association, l’affaiblir et pousser vers sa dissolution. La qualification de « gouvernement en exil » dont était affublé le RDM justifiait sans doute cet acharnement.
- Cela se traduisait par des pressions, des intimidations (qui pouvaient aller jusqu’à l’agression physique), des menaces et tracasseries de toutes natures exercées sur les membres et leur entourage. Si cette pression des n’a pas découragé les militants, elle a certainement rendu l’adhésion de nouveaux membres plus difficile et accéléré son essoufflement.
- Enfin, le RDM sera victime les dernières années de son existence, de deux incendies criminels dont l’un aurait été l’œuvre d’un déséquilibré et le second restera non élucidé à ce jour.
- – Prise de conscience tardive du caractère définitif de l’immigration marocaine.
- La position prise contre l’ « Objectif 82 » portée par une large plate-forme revendiquant le droit de vote aux étrangers pour les élections communales de 1982 témoigne d’un certain décalage avec les revendications pour une citoyenneté plus effective.
- La position du RDM fut plus nuancée au sein du collectif 82. Un des arguments qui mériterait d’être développé est sans nulle doute celui autour de la citoyenneté. La revendication du droit de vote est une revendication de principe à haute valeur symbolique dont la mise en œuvre semblait improbable dans une époque de banalisation des discriminations qui frappaient les immigrés. Rappelons que le début des années 80 est marqué par une recrudescence des actes racistes avec comme point culminant, l’assassinat de Ben Hammou en 80 par un membre du Front de la Jeunesse. L’installation en 1981 d’un gouvernement chrétien-libéral conservateur entraîne l’adoption d’une série de dispositions régressives : le refus d’inscription dans la Commune de Schaerbeek qui va importer de France la notion de « seuil de tolérance » aux populations étrangères, la remise au goût du jour de la double peine et en 1984 Jean Gol allait apporter une dégradation générale des conditions de résidence avec des restrictions au regroupement familial, et entre autre les primes au retour. Enfin beaucoup de droits attribués à cette population restent soumis à la condition de réciprocité par les pays d’origine. Il en était ainsi des droits syndicaux (les immigrés ne pourront voter et être élus lors des élections sociales aux mêmes conditions que les Belges qu’à la fin des années septante), des allocations d’attente à la fin des études, de certaines aides sociales,…
Au vu de cette situation, il apparaît évident que le droit de vote ne pouvait sérieusement être la première étape vers une citoyenneté pleine et entière. La tentation était grande de voir les partis politiques se disputer ces voix sans avoir à céder de nouveaux droits et reconnaissances.
Une fois encore les populations immigrées allaient se retrouver au centre d’enjeux qu’elles ne maîtrisent pas.
A-t-on évité cet écueil ? Aujourd’hui la participation politique a conduit à l’émergence d’un nouvel électorat et l’élection de nouveaux candidats assurant une juste représentativité sans pouvoir dépasser quelques excès caricaturaux (l’image de l’arabe de service, pantin de la politique et son instrumentalisation à travers la surexploitation du vote ethnique).
- Cet excès de précaution mal compris mettra l’association en porte-à-faux avec les jeunes de l’association.
- La question sur l’intégration à tous les niveaux au sein de la société belge est restée longtemps ouverte et le mouvement se devait de prouver sa pertinence à l’heure du renouveau du tissu associatif et de son éclatement ?
- L’UNEM connaîtra la même désaffection, elle ne parviendra pas à intégrer dans ses rangs les jeunes étudiants de la deuxième génération.
- L’enthousiasme de certains à transmettre la culture marocaine les a, sans doute, empêchés de voir que la seconde génération était en train de se construire en toute indépendance et recomposait ses identités multiples.
- Avec le temps s’est aussi installée une distance culturelle entre les jeunes marocains du Maroc et la deuxième génération (en France est opérée actuellement par les jeunes issus de l’immigration eux-mêmes, une distinction entre les blédards et les beurs).
- Un legs symbolique et précieux
- On peut affirmer que l’épopée des premiers militants associatifs et politiques marocains a marqué profondément les générations qui en sont issues. L’esprit de l’époque a certes bien changé ; beaucoup d’utopies politiques qui ont porté ces femmes et ces hommes se sont peu à peu effondrées.
- Certes l’association n’a pas su toujours se saisir des nouvelles réalités de l’immigration marocaine, cela ne diminue en rien ni l’ampleur ni la qualité du travail réalisé, ni l’exemplarité de leurs engagements.
- Cette expérience a été indéniablement une formidable école d’apprentissage et d’initiation à la vie sociale et politique. Aujourd’hui encore il nous est difficile de mesurer son apport et cerner toutes ses influences.
- Par ce biais, l’immigration marocaine a désormais son histoire militante bien encrée dans la mémoire collective dont elle pourra capitaliser l’expérience et valoriser les enseignements.
- Bibliographie
– AMIN Samir, La nation arabe. Nationalisme et luttes de classes, Paris, Ed. de Minuit, 1976, 156 p.
– BENTALEB Hassan, Le projet de loi sur les partis politiques au Maroc, Mémoire de fin d’étude, Université de Montpellier I, septembre 2005
– « Immigration et Luttes sociales, Filiation et Ruptures (1968-2003) », Migrance, n° 25,
Paris, 3 ètr. 2005
– MERIZAK Mustapha, Immigration, militantisme politique et mouvement associatif des Marocains en France : des origines aux évolutions, Mémoire de fin d’étude,Université ParisVIII, avril 2006.
– OUALI Nouria (sous la direction), Trajectoires et dynamiques migratoires de l’immigration marocaine de Belgique, Bruxelles, Academia-Bruylant, collection carrefours, 2004, 388 p.
– WEINSTOCK, Nathan, Le mouvement révolutionnaire arabe, Paris, petite collection Maspéro, 1970, 143 p.
– « Le R.D.M., Regroupement Démocratique Marocain, ou le splendide isolement », in Tribune Immigré, Entretien réalisé par A. Cherradi avec des membres du RDM, Déc. 1983, p. 30.
Bentaleb Mustapha
Ancien membre de la jeunesse du RDM
Cofondateur de l’Espace Magh asbl
Addendum
Quelques repères sur les partis politiques marocains cités
Le paysage politique marocain est extrêmement morcelé et changeant, il a connu une succession d’éclatements dès l’indépendance portée par le Mouvement national. On assiste à des recompositions et de créations de nouveaux mouvements au grès des interdictions et des dissensions internes. La valse des scissions recompositions est telle que les filiations en deviennent parfois illisibles.
Voici une brève présentation de quelques mouvements et partis cités.
L’Istiqlal (« l’indépendance ») : parti nationaliste, démocrate mais plutôt conservateur. C’est la principale force politique du grand mouvement de libération, fondé en 1943 par le militant nationaliste Allal El Fassi. Il a participé à des gouvernements dans les années 1960, 1970 et 1980, puis s’est allié à l’USFP la principale force de l’opposition.
UNFP, Union nationale des forces populaires : parti issu d’une scission de gauche de l’Istiqlal fondé en 1959 par Mohamed Ben Barka, Abderrahim Bouabid et Mohamed Basri. Le manifeste de Ben Barka présenté en 62 au congrès de l’UNFP s’intitule « option révolutionnaire » marque un tourant idéologique majeur qui se manifestera
par le départ de son aile gauche réformatrice qui donnera naissance à l’USFP en 1974
Création en 1970 du Mouvement du 23 mars pour commémorer les émeutes de 1965 et leur répression sanglante. Ces émeutes ont été un tournant de l’histoire marocaine. Le Mouvement du 23 mars se positionne au sein de la gauche radicale arabophone. Il deviendra l’OADP (Organisation de l’Action Démocratique et Populaire) en 1980. En 2002 l’OADP rejoindra trois autres petits partis pour constituer la Gauche Socialiste Unifiée (GSU)
En août 1970, Ilal Amam (Mouvement marxiste-Léniniste Marocain – MMLM) naît de la scission des différents mouvements et du parti communistes (devenu entre-temps le PPS : parti pour le socialisme). Il deviendra rapidement un courant dominant au sein de la gauche. Annahj Addimocrati ( la voie démocratique) sera fondé par d’anciens membres d’Ilal Amam en 1995 et il en sera l’héritier.
L’organisation des étudiants.
L’Union Nationale des Etudiants du Maroc (L’UNEM) syndicat d’étudiants créé au lendemain de l’indépendance dans le sillage de la création de l’UNFP de Ben Barka. En 61 l’organisation remettra en question la présidence d’honneur dévolue au prince héritier. Lors des émeutes du 23 mars 65, le pouvoir décide d’envoyer les membres du Bureau de l’UNEM au service militaire comme punition.
[1] In Les stratégies des associations marocaines bruxelloises : une comparaison avec les Noirs Américains et les Franco-Maghrébins, Abdellatif SAIDI, mémoire non publié, Namur, juin 1997.
[2] Propos recueillis auprès d’un ancien membre fondateur.
[3] « 40 ans d’engagement »,Entretien de Mohamed El Baroudi avec Françoise BERWART in Agenda Interculturel, Bruxelles, C.B.A.I., n° 220 février 2004, p. 12.
[4] In Elite leadership et pouvoir dans les communautés ethniques d’origine immigrée – Vers une approche théorique, Marco MARTINIELLO, Louvain-La-Neuve, Academia-Sybidi, 1988, papers 1, p. 13.
