L’enquête en cinq volets publiée par L’Orient le Jour sur Antoun Sehnaoui ne révèle pas un monde totalement inconnu.

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L’enquête en cinq volets publiée par L’Orient le Jour sur Antoun Sehnaoui ne révèle pas un monde totalement inconnu. Une grande partie de ces réseaux, de ces connexions politiques et de ces méthodes avait déjà été évoquée par Daraj, Megaphone, Naqd. Ces médias ont subi des plaintes, des pressions et des procédures qui ont consommé du temps, de l’énergie et des ressources.Ce qui change aujourd’hui, c’est que ce dossier entre plus largement dans la sphère francophone libanaise.Il faut aussi rappeler le contexte médiatique. Pendant longtemps, Antoun Sehnaoui a été l’un des principaux annonceurs de L’Orient-Le Jour, avant la création d’Ici Beyrouth. Plusieurs journalistes et responsables passés par le quotidien ont ensuite rejoint ce média appartenant directement au banquier. La publication actuelle intervient donc après une recomposition profonde du paysage médiatique francophone.On savait déjà beaucoup de choses. Mais elles restaient dispersées, incomplètes ou confinées à des cercles qui suivent depuis longtemps les banques, les médias et les réseaux politiques. L’intérêt de l’enquête récente est d’avoir rassemblé des noms, des fonctions et des passerelles entre plusieurs sphères : presse, Parlement, banques, présidence, Washington et Israël.Le dossier le plus sensible évoqué dans le dossier, au cas où cela aurait échappé à certains, concerne aujourd’hui Nada Hamadé Mouawad, ambassadrice du Liban à Washington et actuellement au premier plan en raison des négociations israélo-libanaises sous médiation américaine. Selon l’enquête de L’orient-Le Jour , Antoun Sehnaoui aurait « beaucoup œuvré en coulisses » pour soutenir sa candidature face à Nijad Fares et Paul Salem. Le texte décrit aussi un homme d’affaires très à l’aise à l’ambassade, accueillant parfois des invités aux côtés de l’ambassadrice lors de certains dîners. Nada Hamadé Mouawad est par ailleurs présentée comme proche du président Joseph Aoun et en première ligne dans les négociations entre le Liban et Israël. Cela ne signifie pas qu’elle agit sur ordre d’Antoun Sehnaoui. Mais cela suffit à créer un problème politique majeur dans le contexte actuel des discussions qui vont se poursuivre à Rome. Une ambassadrice engagée dans des discussions aussi sensibles doit être perçue comme la représentante d’une ligne strictement institutionnelle. Sa crédibilité dépend autant de son mandat officiel que de l’image d’indépendance qu’elle renvoie à Beyrouth.Or, Antoun Sehnaoui affiche depuis longtemps une orientation très claire en faveur d’un rapprochement avec Israël et aurait donc œuvré en faveur de la nomination de Mme Hamadé jusqu’à parvenir à ses fins, selon le dossier publié.Il faut rappeler que Sehnaoui a participé au lancement d’une initiative associant le Washington National Opera et l’Opéra israélien de Tel-Aviv. Il est apparu avec un ruban jaune en soutien aux otages israéliens. Son nom a été inscrit avec celui de Morgan Ortagus sur le mur des donateurs du Musée mémorial de l’Holocauste à Washington. Certains à Washington l’auraient même surnommé le « Lebanese AIPAC guy ».L’image la plus spectaculaire reste celle du dîner du 27 juillet 2016, où il apparaît attablé avec Benjamin Netanyahu, l’épouse du Premier ministre israélien et Morgan Ortagus. Cette photographie a circulé alors qu’Israël occupait toujours des portions du territoire libanais et poursuivait ses opérations contre le Liban.L’enquête de L’orient-Le Jour rapporte également qu’Antoun Sehnaoui aurait déclaré que, lorsqu’il reviendrait à Beyrouth, ce serait « depuis l’aéroport Ben Gourion ».Dans ce contexte, la question autour de Nada Hamadé Mouawad ne peut pas être réduite à une simple querelle de nomination.Si un homme d’affaires favorable à la normalisation, proche de responsables américains et israéliens, et photographié à la table de Netanyahu est présenté comme ayant soutenu la nomination de l’ambassadrice chargée des négociations, un soupçon politique devient inévitable.Même sans preuve d’une intervention directe dans le contenu des discussions, ce soupçon peut provoquer des dégâts.Le Hezbollah, Amal et les forces hostiles à toute normalisation peuvent s’appuyer sur cette proximité pour délégitimer le processus. Ils peuvent soutenir que les discussions ne portent plus seulement sur un cessez-le-feu, un retrait israélien ou la sécurité du Sud, mais qu’elles s’inscrivent dans un projet politique porté par des réseaux privés.Cela peut fragiliser l’ambassadrice elle-même. Cela peut aussi compliquer la tâche de Joseph Aoun, qui doit convaincre que les négociations sont menées au nom de l’État et non au nom d’un groupe financier, diplomatique ou idéologique.Mais le problème dépasse largement Nada Hamadé Mouawad.Le quatrième volet de L’orient-Le Jour décrit un réseau politique et médiatique structuré autour d’Antoun Sehnaoui. Il évoque un homme qui aime « tirer les ficelles » et influencer le cours des événements. Il présente Ici Beyrouth, This is Beirut et Hunna Loubnan comme des composantes d’un écosystème médiatique destiné à défendre une même lecture de la crise bancaire, du Hezbollah, de la souveraineté et du rapprochement avec Israël. Plusieurs noms apparaissent dans cet environnement.Marcel Ghanem est cité pour ses liens anciens avec Sehnaoui et son rôle dans la mise en place de certains programmes. Marc Saikali, ancien de France 24, a dirigé Ici Beyrouth. Frédéric Domont est présenté comme l’un des principaux relais du banquier dans les médias et la production. Tarek Karam, Marwan el-Amine, Walid Georges Badaoui et Ragy el-Saad apparaissent également dans différentes composantes de cet écosystème.Sur le plan politique, le nom de Jean Talouzian revient avec insistance.L’enquête du quotidien le présente comme la « tête de pont » de l’écurie électorale Sehnaoui à Beyrouth I. Elle rappelle aussi qu’il dirigeait la sécurité de l’aéroport lorsque le banquier a quitté le Liban après la fusillade de la Maison-Blanche en 2010.Le texte rapporte encore que Talouzian avait tenté de convaincre Paula Yacoubian de rejoindre une liste électorale, en lui proposant des moyens importants et sans lui cacher l’identité de celui qui l’envoyait. Elle avait refusé.En 2022, Ragy el-Saad, cousin germain du banquier, et Ihab Matar, député de Tripoli, sont décrits comme des « oreilles amicales ». Plusieurs députés cités siégeaient à la Commission des finances et du budget, au moment où les projets portant sur la restructuration bancaire, la répartition des pertes et le contrôle des capitaux restaient bloqués.Le nom de Michel Moawad, ami d’enfance de Sehnaoui, apparaît également dans le récit de l’élection présidentielle. Là encore, il ne faut pas confondre relation personnelle, proximité politique et dépendance. Mais l’accumulation des liens montre la capacité du banquier à entretenir des relais bien au-delà d’un seul parti.Le point le plus sensible concerne directement Baabda.L’enquête écrit que la présence de plusieurs relations d’Antoun Sehnaoui dans l’entourage présidentiel « interpelle ». Elle cite notamment Khalil Sehnaoui, cousin du banquier, consultant informatique et spécialiste de la cybersécurité, placé à la tête de la sécurité informatique de la présidence. Ce poste n’est pas secondaire.La personne chargée de la sécurité informatique de Baabda peut avoir accès à des systèmes, des communications, des données et des documents liés aux activités de la présidence. Dans un moment où se jouent des négociations avec Israël, la nomination de responsables bancaires et les relations avec Washington, le contrôle des communications constitue un enjeu politique autant que technique. Et qui sait aussi un problème de sécurité majeur. L’enquête revient aussi sur Karim Souhaid, dont la candidature à la tête de la Banque du Liban a été soutenue par Joseph Aoun, par une partie du secteur bancaire et par plusieurs médias décrits comme proches de l’orbite Sehnaoui.Karim Souhaid a affirmé n’avoir rencontré Antoun Sehnaoui qu’une seule fois à Paris. Mais les deux hommes auraient ensuite été aperçus lors de réunions du FMI et de la Banque mondiale à Washington. Aucun témoin n’a été en mesure de rapporter le contenu de leurs échanges.Quelques mois plus tard, la Banque du Liban a attribué un contrat de près de 12 millions de dollars à K2 Integrity. Le comité exécutif du cabinet comprend plusieurs personnalités liées aux réseaux américains de Sehnaoui, dont Daniel L. Glaser. Paula Yacoubian a demandé que les conditions d’attribution de ce marché soient clarifiées.Là encore, cela ne prouve pas une irrégularité. Mais cela montre pourquoi la transparence est indispensable.La question n’est donc pas seulement de savoir si Antoun Sehnaoui a influencé telle ou telle nomination. Elle est plus large :Quels réseaux entourent aujourd’hui la présidence ? Qui prépare les décisions ? Qui conseille Joseph Aoun sur les banques, Israël, Washington et la sécurité ? Qui sécurise les communications de Baabda ? Qui intervient dans les nominations diplomatiques et financières ? Il faut aussi observer les derniers mouvements de la présidence qui semble vouloir aussi diversifier son environnement immédiat pour mieux préempter face à de possibles accusations d’être sous influence de l’homme d’affaire. Le rapprochement avec Nabih Berri semble indiquer une tentative de recentrage. Le président de la Chambre reste incontournable sur le dossier du Sud et conserve un canal direct avec le Hezbollah. En se rapprochant de lui, Joseph Aoun paraît vouloir réancrer les négociations dans les équilibres institutionnels libanais.La présence de conseillers proches de Berri et de personnalités proches ou issues du Courant patriotique libre dans les déplacements aux USA et discussions présidentielles va dans le même sens. Cela n’était pas le cas précédemment.Il ne s’agit pas nécessairement d’un alignement sur Berri, le Hezbollah ou le CPL. Cela peut plutôt traduire une volonté d’élargir le cercle de décision et d’éviter que la présidence ne soit identifiée à un seul réseau, à un seul axe international ou à une seule vision des négociations et ainsi circonscrire les dégâts. L’ouverture vers la Turquie peut également être comprise comme une tentative aussi de diversification à la recherche d’un arbitre entre l’Iran et les Israéliens. Ankara cherche à renforcer son influence en Syrie et au Levant. Israël observe cette progression avec inquiétude. Certains responsables israéliens craignent que la Turquie ne devienne un concurrent stratégique durable à leur frontière nord.En se rapprochant d’Ankara, la présidence libanaise pourrait chercher à réduire sa dépendance envers Washington et à disposer d’autres garanties régionales. Mais ce choix peut aussi inquiéter Israël et compliquer les négociations.Ces évolutions peuvent toutefois se rejoindre dans une même stratégie : élargir les appuis de la présidence afin de réduire le poids d’un seul réseau qui soit l’objet de la controverse actuelle.La fragilisation éventuelle de Nada Hamadé Mouawad en rapport avec Antoun Sehnaoui prend alors une nouvelle dimension.Une ambassadrice perçue comme proche d’un réseau favorable à une normalisation rapide peut être utile pour ouvrir des portes à Washington. Elle peut devenir un handicap si Baabda cherche désormais à rééquilibrer sa politique vers Berri, le CPL, la Turquie et une base intérieure plus large et tenter de préserver le calme civil face à la controverse sur les armes du Hezbollah et l’absence d’un retrait total israélien.Le risque est en effet double.D’un côté, ses interlocuteurs libanais peuvent contester sa légitimité. De l’autre, Washington peut interpréter le recentrage de Joseph Aoun comme une perte d’influence américaine ou comme un ralentissement des négociations.L’enjeu central face à la controverse devient donc la chaîne de décision.Qui négocie ? Avec quel mandat ? Sous quel contrôle ? Quels conseillers participent aux réunions ? Quelles garanties existent contre les conflits d’intérêts ? Les acteurs privés disposent-ils d’un accès privilégié aux institutions ?On savait déjà qu’Antoun Sehnaoui possédait des réseaux politiques, médiatiques et bancaires mais depuis quelques mois déjà, certains posaient une question plus dérangeante off-record, sans préjuger de la réponse :Le désarmement du Hezbollah est-il réellement conditionné au retrait israélien, comme l’affirme une partie du discours officiel libanais, ou devient-il dans les négociations une contrepartie au déblocage de l’aide internationale, des financements et de la restructuration économique ? Aurait-on pris les libanais pour des naïfs à qui on fait miroiter un objectif alors que la finalité est tout autre? Plus précisément, cette interrogation s’impose en ces termes: cette aide serait-elle appelée à stabiliser le système bancaire et à protéger les intérêts des grands établissements et de leurs actionnaires qui ont trahi la confiance populaire, cela sans retrait israélien total comme le répète à qui veut encore l’entendre Benjamin Netanyahu, invité par Sehnaoui à ce fameux diner, quitte donc à sacrifier le sud du Liban, sans passer par le FMI et ses conditions strictes qui imposent d’écarter les acteurs de la crise, parmi lesquels des banquiers plutôt qu’à garantir d’abord l’intégrité territoriale et ensuite les droits des déposants et la reconstruction du pays ? Il s’agit-là d’un enjeu majeur ou l’ensemble des libanais seraient perdants. À ce stade, les documents disponibles ne permettent pas d’affirmer que les négociations suivent ce schéma. Mais la question mérite d’être posée, car les mêmes réseaux apparaissent à la fois autour du dossier bancaire, des relations avec Washington et des discussions avec Israël.Le sujet n’est donc plus uniquement Antoun Sehnaoui et va au-delà même de cette affaire. Il y va de la souveraineté nationale dans son processus décisionnel, de l’intégrité territoriale face à l’occupation, de la sauvegarde de l’intérêt d’une majeure partie de la population face à ceux qui continuent à manipuler malgré tout, une partie des libanais. Le véritable sujet est désormais celui de l’autonomie de l’État libanais face aux réseaux financiers, médiatiques, politiques et internationaux qui cherchent à peser sur ses décisions et surtout avec quels objectifs et quelle finalité?Les autorités libanaises devraient en toute transparence apporter des réponses rapides et concrètes à ces interrogations et non seulement des garanties verbales seules.

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