NAZA: le miroir que l’Occident refuse de regarder

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Je viens de voir NAZA, un documentaire dans lequel 24 officiers du renseignement et soldats israéliens sont filmés en train d’expliquer comment, au cours des trois dernières années, ils s’y sont pris pour rayer systématiquement Gaza de la carte.

Ils l’ont fait tandis que presque toutes les capitales occidentales choisissaient soit de garder le silence, soit d’assister activement le massacre.

Les entretiens filmés se déroulent de nuit, sur le toit d’un immeuble du centre de Tel-Aviv. Les visages des participants sont masqués par l’obscurité, tandis que, à l’arrière-plan, on aperçoit des silhouettes humaines non identifiables vaquer à leurs occupations dans des appartements et des bureaux éclairés : regarder la télévision, étendre le linge, être assis à un bureau.

Contrairement à la Mostra de Venise, où le film a reçu une ovation debout record de 25 minutes, la projection à guichets fermés à laquelle j’ai assisté a accueilli NAZA par un silence stupéfait.

Le générique a défilé. Les lumières se sont rallumées. Nous avons marché péniblement vers la sortie. Personne n’a dit un mot.

Cela me semblait une réaction bien plus appropriée que celle de Venise. Depuis, je me demande ce que signifiait exactement notre silence stupéfait.

Était-ce le choc devant les horreurs infligées à Gaza ?

Pas vraiment. Presque rien de la destruction et des tueries de masse n’était montré. Nous avons vu bien, bien davantage du génocide, diffusé en direct sur nos smartphones.

Était-ce le fait qu’aucun des interviewés ne semblait considérer le chiffre officiel de près de 75 000 morts à Gaza, et de 175 000 mutilés, comme une fiction inspirée par le Hamas, ainsi que le gouvernement israélien continue de le prétendre, les médias occidentaux lui emboîtant le pas ?

En réalité, la forte impression que donnent ces initiés de l’armée est que le véritable bilan des morts est probablement bien plus élevé.

https://youtube.com/watch?v=jvDM9zb4v2Y%3Fsi%3DLdobF26x7bK1Jh3D

Tuer par algorithme

Était-ce l’étonnant manque de conscience de soi et de réflexion chez la plupart des interviewés, qui parlaient d’un ton sec — le plus souvent avec indifférence — des aspects techniques des systèmes d’IA innovants d’Israël, lesquels pilotaient la sélection des cibles afin de détruire des maisons et de tuer des Palestiniens à une échelle industrielle sans précédent ?

Choisis parmi plus de 100 militaires israéliens qui se sont entretenus hors caméra avec les cinéastes, les 24 retenus comprenaient certains qui avaient contribué à concevoir ce qu’ils appelaient une « usine » à assassiner des Palestiniens.

D’autres faisaient fonctionner cette chaîne de production, tuant par algorithme, comme s’ils jouaient, selon leurs mots, à un « jeu vidéo ».

Selon les soldats interrogés, pour chaque personne soupçonnée d’appartenir au Hamas, quel que soit son rang, aussi subalterne soit-il, Israël autorisait la mort de 20 à plus de 100 NAZA — l’acronyme hébreu désignant les passants Palestiniens non impliqués, y compris des femmes et des enfants.

Lorsque le Hamas a mené son attaque d’une journée contre Israël en octobre 2023, l’armée israélienne affirmait que le groupe comptait environ 30 000 combattants.

En outre, Israël — et sa machinerie d’IA — a relié à la même organisation une portion bien plus large de la population, ne serait-ce que parce que des individus travaillaient pour les branches politiques, bureaucratiques et administratives du gouvernement de Gaza, des enseignants aux médecins et aux infirmières.

L’intervieweur du film, Yuval Abraham, a soumis à l’un des interviewés une simple observation sur l’arithmétique.

Selon la logique de la doctrine NAZA d’Israël — qui permet potentiellement des dizaines de morts civils pour chaque cible liée au Hamas —, la quasi-totalité des 2 millions d’habitants de Gaza étaient considérés comme des « dommages collatéraux » acceptables.

Le responsable du renseignement a médité ce point pendant un certain temps, comme si cela ne lui était jamais venu à l’esprit, avant de reconnaître que c’était bien ça.

Lire ***************@***oo.com&encoded_url=aHR0cHM6Ly9hbGFpbm1hcnNoYWwub3JnLzIwMjYvMTAvMDcvbm9ybWFuLWZpbmtlbHN0ZWluLXN1ci1sZS03LW9jdG9icmUtamUtY3JhY2hlLXN1ci10b3VzLWNldXgtcXVpLWNvbmRhbW5lbnQtbGEtcmV2b2x0ZS1kdS1jYW1wLWRlLWNvbmNlbnRyYXRpb24tZGUtZ2F6YS8&email_id=628a61ee115451e0b4abffde41c88990″>Norman Finkelstein sur le 7 octobre : ‘Je crache sur tous ceux qui condamnent la révolte du camp de concentration de Gaza’

Les boucliers humains d’Israël

Le silence stupéfait était-il notre dégoût devant la décision d’Israël de lancer des frappes sur des personnes suspectées d’appartenir au Hamas précisément au moment où le plus grand nombre possible de civils serait tué à leurs côtés ?

Israël a appelé l’un de ses principaux programmes d’IA « Where’s daddy? » (« Où est Papa ? ») parce que, en suivant l’emplacement des téléphones et en écoutant les appels, le système était capable de signaler quand les suspects étaient le plus susceptibles d’être chez eux, passant la nuit loin des combats, avec leurs familles.

Un interviewé a donné l’exemple d’une fillette de 12 ans qui a téléphoné pour dire à sa mère que papa était à la maison et demander quand elle rentrerait. Les mots « papa » et « rentrer » ont suffi à déclencher une alerte du système d’IA, préparant une frappe militaire.

De telles attaques, a avoué l’officier, sont conçues pour tuer les enfants et les voisins se trouvant dans le rayon de l’explosion.

Plusieurs interviewés chargés de la surveillance ont noté avoir entendu des enfants dans le domicile d’un suspect peu avant d’autoriser une attaque. D’autres ont entendu les cris des enfants immédiatement après l’explosion, mutilés par l’explosion ou en état de choc devant les corps déchiquetés autour d’eux, ou les deux.

À un moment du film, la caméra interrompt les entretiens pour tourner autour du quartier général de l’armée israélienne, la Kirya, au milieu des gratte-ciel étincelants du centre de Tel-Aviv.

Selon les lois de la guerre, la Kirya serait une cible militaire légitime. Son emplacement risque intentionnellement de transformer les habitants de la plus grande ville d’Israël en boucliers humains.

À l’inverse, des militants palestiniens dormant chez eux avec leurs familles ne constituent pas une cible militaire légitime. Pourtant, le programme « Where’s daddy? » impliquait qu’Israël fasse des enfants palestiniens des boucliers humains à une échelle industrielle, dans la plus grossière des violations du droit international.

« Je ne faisais qu’obéir aux ordres »

Le silence stupéfait était-il notre malaise face au soldat qui a volontiers avoué qu’Israël avait commis un « génocide » à Gaza — et que, dès le départ, son objectif, et celui de tous ceux avec qui il travaillait, était de tuer autant de Palestiniens qu’ils pouvaient se le permettre sans subir de conséquence.

Selon ses propres mots, il a personnellement utilisé les systèmes d’IA militaires d’Israël pour superviser la mort de « milliers » de Palestiniens. Il a qualifié cette période de sa carrière militaire de « follement amusante ».

Un autre interviewé, responsable du meurtre de masse de Palestiniens, a fait observer que non seulement il servait dans la plus prestigieuse unité de renseignement d’Israël, la 8200, mais qu’il avait décroché l’un des postes les plus convoités de l’unité. Il a noté à quel point d’autres officiers enviaient sa position dans la machine à tuer automatisée.

Le silence stupéfait était-il notre révulsion devant le fait que, interviewé après interviewé, ils rationalisaient leur participation au massacre et à la mutilation de plusieurs dizaines de milliers d’enfants de Gaza par des variantes de l’excuse « Je ne faisais qu’obéir aux ordres » ? L’un se qualifiait de « petit rouage » dans la machinerie du meurtre.

Le silence stupéfait était-il notre malaise devant le participant qui a noté avoir été élevé dans la haine des Allemands à cause de l’Holocauste, mais qui a ensuite admis avoir désormais du mal à voir la différence entre ce que les nazis ont fait et ce qu’il a fait à Gaza ?

Lire ***************@***oo.com&encoded_url=aHR0cHM6Ly9hbGFpbm1hcnNoYWwub3JnLzIwMjUvMDIvMDgvam91cm5lZS1kZS1saG9sb2NhdXN0ZS1hcHJlcy1nYXphLXBsdXMtamFtYWlzLWNhLWVzdC11bi1jb21ibGUtZGh5cG9jcmlzaWUv&email_id=628a61ee115451e0b4abffde41c88990″>Journée de l’Holocauste : après Gaza, “Plus jamais ça” est un comble d’hypocrisie ,***************@***oo.com&encoded_url=aHR0cHM6Ly9hbGFpbm1hcnNoYWwub3JnLzIwMjUvMDEvMDQvdGVsLXVuLW5hemktZmFjZS1hdXgtanVpZnMtYS1nYXphLWxlLWJyZXZpYWlyZS1kZS1saG9ycmV1cg=&email_id=628a61ee115451e0b4abffde41c88990″>« Tel un nazi face aux Juifs » : à Gaza, le bréviaire de l’horreur et ***************@***oo.com&encoded_url=aHR0cHM6Ly9hbGFpbm1hcnNoYWwub3JnLzIwMjUvMDgvMzEvZHUtZ2hldHRvLWRlLXZhcnNvdmllLWEtZ2F6YS1saW5kaWduYXRpb24tZHVuZS1zdXJ2aXZhbnRlLWRlcy1jYW1wcy1kZS1sYS1tb3J0Lw=&email_id=628a61ee115451e0b4abffde41c88990″>Du ghetto de Varsovie à Gaza : l’indignation d’une survivante des camps de la mort 

Le silence stupéfait naissait-il de la reconnaissance, par le public, que les actes sans friction et impersonnels de surveillance, de sélection de cibles et d’exécution par l’IA à Gaza sont déjà en train d’être déployés bien plus près de chez nous ?

Que des jeunes gens intelligents, soucieux de leur carrière, obéissants, exactement comme ceux qui ont conçu le système d’IA israélien de contrôle absolu, de surveillance inéluctable, de meurtre sans sentiment, sont en train de concevoir pour nous le même système automatisé de juge, de jury et de bourreau ?

Ce que nous voyons à l’écran est le prototype d’un nouveau type d’État sécuritaire dopé à l’IA, qui servira de Panoptique impitoyable dans lequel nous serons tous prisonniers. Un État où même l’apparence démocratique de dirigeants responsables devant les gouvernés s’effondre.

L’horreur intérieure

Le choc du public, je le soupçonne, tenait à toutes ces choses. Mais il y avait une raison encore plus profonde pour laquelle NAZA nous a laissés sans voix.

Ce film ne parle pas de l’horreur tangible et visible de Gaza — une horreur dont nous avons tant vu à nos écrans au cours des trois dernières années.

Il parlait de quelque chose de plus caché, de bien plus proche de nous. Il parlait de l’horreur tapie en chacun de nous. Ce que la philosophe germano-juive Hannah Arendt a appelé « la banalité du mal ».

Nous avons été stupéfaits, je crois, en réalisant que les 24 Israéliens sur l’écran — dont chacun a admis, souvent sans émotion, parfois avec un peu de fierté, avoir commis les plus monstrueux des crimes — auraient pu être notre fils ou notre fille, notre frère ou notre sœur.

La seule raison d’applaudir, me semblait-il, était de couvrir la petite voix calme de la conscience qui demande : « Aurais-je pu faire comme eux ? Mes enfants l’auraient-ils pu ? »

NAZA est un coup de poing dans le ventre non parce qu’il nous apprend quoi que ce soit que nous ne savions ou ne soupçonnions déjà à propos d’Israël et de Gaza.

Les journalistes palestiniens de l’enclave nous ont montré chaque jour les preuves du génocide, avant que chacun ne soit éliminé par la machinerie d’IA d’Israël — dans le plus grand massacre de professionnels des médias jamais enregistré.

Non, le film nous dit quelque chose de bien plus honteux. Il nous dit qui nous sommes. Il nous dit exactement sur quoi reposent les piliers de notre « civilisation » occidentale.

Les privilèges occidentaux d’aujourd’hui ont été bâtis sur une longue histoire de colonialisme nu et raciste — de cupidité, de pillage, d’esclavage, de génocide — auquel nous n’avons jamais véritablement renoncé ni que nous avons jamais abandonné.

Israël poursuit cette tradition pour nous, à la fois en affinant l’efficacité technique du colonialisme par une expérimentation meurtrière et sans fin sur une population palestinienne captive, et en occultant notre propre complicité dans cette barbarie.

C’est la raison pour laquelle il a été si facile à nos dirigeants de se faire les complices du génocide d’Israël : fournir les bombes, transmettre le renseignement, assurer la couverture diplomatique, excuser les « excès », écraser les manifestations.

NAZA nous réduit au silence non pas à cause de la monstruosité de ce qu’Israël a fait, mais parce qu’il constitue la preuve irréfutable de notre propre monstruosité. Nos sociétés ont tout regardé et n’ont rien fait. Nous sommes tous coupables.

Jonathan Cook

Article en anglais : NAZA: It’s not just about Israel and Gaza. It’s about the evil lurking in us all, ***************@***oo.com&encoded_url=aHR0cHM6Ly93d3cubWlkZGxlZWFzdGV5ZS5uZXQvb3Bpbmlvbi9uYXphLWl0cy1ub3QtanVzdC1hYm91dC1pc3JhZWwtYW5kLWdhemEtaXRzLWFib3V0LWV2aWwtaGlkaW5nLXVzLWFsbA=&email_id=628a61ee115451e0b4abffde41c88990″>Middle East Eye, 22 octobre 2026

Traduction ***************@***oo.com&encoded_url=aHR0cHM6Ly9hbGFpbm1hcnNoYWwuc3Vic3RhY2suY29tLw=&email_id=628a61ee115451e0b4abffde41c88990″>Alain Marshal pour son blog

Image en vedette : Capture d’écran. Une femme serre une fillette dans ses bras après une frappe israélienne contre un immeuble résidentiel qui a tué deux personnes dans la ville de Gaza, le 20 octobre 2026 (AFP).

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Jonathan Cook a obtenu le Prix Spécial de journalisme Martha Gellhorn. Il est le seul correspondant étranger en poste permanent en Israël (Nazareth depuis 2001). Ses derniers livres sont : « Israel ad the Clash of Civilisations : Iraq, Iran and the to Remake the Middle East » (Pluto Press) et « Disappearing Palestine : Israel’s Experiments in Human Despair » (Zed Books). Consultez son site personnel.

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