par Abderrahmane Mekkaoui et Chekib Abdessalam
Variable d’ajustement
Le mouvement de libération touareg va-t-il devenir un instrument à disposition, un levier, une arbalète, un cric qui servirait à soulever un poids trop lourd ou un simple outil d’intervention du régime d’Alger dans sa stratégie géopolitique régionale ? Est-ce cela qu’Alger s’imagine ?
Un levier au sens géopolitique du terme, une variable d’ajustement au moment opportun : celui durant lequel on encaisse une défaite diplomatique dont il apparait indispensable, au rancunier, d’effacer l’affront. Observons qu’il est donc question de conjoncture, celle où des éléments divers se télescopent. Ils s’entrechoquent jusqu’à provoquer l’inévitable explosion.
Seulement dans notre cas, l’élément que l’on fait varier, pour absorber le choc et ainsi résoudre une contrainte, est essentiellement humain et territorial. En effet, le régime Alger-Tindouf-Tamanrasset utilise en masse des êtres humains comme mis à sa disposition à qui l’on aura fait briller l’étoile de la libération sur un chemin qui ne mène qu’à une impasse car au bout du compte celui qui actionne la variable aura le privilège exclusif de la redéfinir à sa guise quand il le voudra.
Concrètement, la récente percée ou offensive quasi généralisée sur le territoire malien intervient dans un moment particulier. Elle prend forme grâce à l’alliance de circonstance de deux acteurs principaux, frères ennemis de 2012, les vrais-faux jihadistes du Jnim et les authentiques indépendantistes du FLA (Front de Libération de l’Azawad, anciennement MNLA). Le 10 avril à l’occasion de la visite à Bamako de Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères du royaume chérifien du Maroc, la junte au pouvoir retire sa reconnaissance de la RASD et par voie de conséquence du Polisario, proxi ou milice supplétive d’Alger, et reconnait officiellement la marocanité du Sahara marocain.
🔸Variable militaire et économique
Bien sur, Alger profite de sa supériorité militaire sur les plus faibles. Cette supériorité relative qu’elle a acquise au fil des ans en dépouillant, tel un rapace, le Sahara, accordé à crédit par le général de Gaulle à Alger. La Sonatrach et la Sonarem vont des décennies durant spolier les richesses sahariennes notamment en hydrocarbures, en terres rares et gisements aurifères. Mais si Alger pense avoir entrainé tout un chacun dans l’entourloupe, elle se trompe car un jour viendra où elle sera comptable de son dictat militaire et de ses performances en matière de recel, de corruption et de razzia du Sahara.
🔸Variable territoriale
C’est pour cela qu’Alger est si sourcilleuse des frontières héritées du colonialisme. Ce n’est ni par patriotisme car l’État algérien reste lui-même une pure création coloniale qui se cherche désespérément un récit, une fiction, une légitimité de façade au moins temporaire, ni par altruisme mais bien pour assurer sa survie et continuer à piller le Sahara. Pour cette raison, les régions frontalières immenses, c’est à dire sahariennes sont redevenues des zones militaires comme au temps de la colonisation. Les Touaregs et Arabes sahariens ne sont pas dupes. Ils sont juste écrasés par la répression, par l’occupation. L’aménokal des Kel Ahaggar Bey Akhamouk, paix à son âme, l’avait solennellement déclaré en son temps, après le colonialisme français nous subissons le colonialisme algérien. Alger a toujours entretenu une animosité, une arrogance ou une franche hostilité à l’égard de tous ses voisins sans exception, y compris de son grand voisin de la rive nord de la méditerrannée
🔸Variable humaine
Pour leur part, les Touatis anciens marocains chérifiens, almoravides, almohades, saadiens, zianides, mérinides, idrissites, allaouites, tachelhit et imouhar, perpétuent dans les milliers de ksours et de casbahs, à ce jour, la transmission orale de l’épopée millénaire de l’empire chérifien de leurs père et mère.
Seulement notre variable principale est une variable humaine pour Alger, enfermée dans son aveuglement et son avidité, mais il s’agit d’une constante pour le Saharien. Ce qui veut dire qu’elle est composée de combattants pour la plupart très jeunes et sur une contrainte qui pèse sur des populations entières exposées principalement en milieu rural et nomade. En terme peu trivial, il s’agit en quelque sorte de chaire à canon qui en pâti depuis plus d’un siècle. Au départ, en raison de la destruction, par la colonisation française, des équilibres socio-économiques traditionnels parfaitement adaptés, puis du fait des successeurs qui ont pris en main la relève en aquiesçant, en mettant en place un nouvel ordre post-colonial bananier, dictorial et corrompu, au choix, qui perdure de nos jours semblant s’éterniser dans une sous-région où tout s’enchaine et se répète indéfiniment.
🔸Variables diplomatiques en pays barbaresque
Ainsi, alors que le conflit entre les populations de l’Azawad et Bamako semblait plus ou moins en veille en raison des exactions et crimes des Famas et de Wagner puis d’Africa-corp, moins de quinze jours après la visite de Nasser Bourita et de la reconnaissance du Sahara marocain, une offensive généralisée doublée d’une série d’actions ciblées contre la junte malienne dans ses principaux fiefs de Bamako et de Kati, lui porte un coup sévère d’une puissance et d’une précision jamais atteintes.
En effet, Alger voit ses intérêts contrariés. Se croyant investie du gardiennage d’un pré-carré, Alger a clairement perçu la décision malienne comme une provocation majeure. Pour elle, le retrait malien est donc un revers symbolique et stratégique. D’autant que Bamako s’était déjà retiré des Accords d’Alger qui prétendaient régenter une prétendue paix dans la sous-région. Or localement, Alger réagit comme au temps des pirates de la course qui écumaient, rançonnaient, jadis la méditerranée sauf que le Sahara et le Sahel ne sont ni un océan ni une terra nullius qui lui appartiendrait.
🔸Les faits
Les faits récents sur le terrain, à Tamanrasset, dans la région de Timiaouine et de Tin Zaouaten, corroborent l’intervention de l’ANP sous le commandement de la sixième région militaire dans le déplacement de troupes de divers groupes et de matériel. Nul besoin d’une surveillance renforcée des mouvements transfrontaliers, ils sont déjà réduits à la portion congrue depuis l’hyper-militarisation algérienne du Sahara sur plus d’un million de kilomètres carrés qui se traduit par un état de siège permanent des champs pétrolifères et des zones frontalières. Dans le Sahara, ce qui est un paradoxe constant, tout se sait. De toute éternité, les nouvelles sont faites pour circuler. Le moindre geste, le moindre mouvement se saura à la vitesse de la lumière sur des milliers de kilomètres, atteignant à tous les coups des centaines de villages ou oasis. Le vent de sable est impuissant à cacher la vérité. Mais il emportera loin les poussières.
Les faits observables sur le terrain — et rapportés par de nombreuses sources ouvertes — sont les suivants :
- un renforcement visible de l’ANP dans la 6ᵉ région militaire (Tamanrasset) ;
- un déploiement de blindés, de moyens logistiques et d’unités mobiles vers Tin Zaouaten et Timiaouine ;
- un contrôle accru des axes transsahariens ;
- une surveillance renforcée des mouvements transfrontaliers.
Ces mouvements ne sont pas nouveaux : l’Algérie a toujours militarisé fortement la frontière sud. Mais l’intensité récente est notable.
En effet, des groupes armés franchissent la frontière,
non sans être repérés, voire tolérés. Des cellules jihadistes se réimplantent de ci delà. Des armes lourdes circulent dans le Sahara.
Le renforcement militaire sert aussi à stabiliser les zones habitées par les Touaregs en Algérie. Autrement dit en langage décodé, l’Anp, armée algérienne, reprend les méthodes coloniales d’autrefois dites de “pacification”.
Il se passe quelque chose d’inhabituel. Juste avant l’opération, des centaines de combattants du Polisario sont arrivés de Tindouf. On assiste à des mouvements coordonnés de matériel et de logistique. Des passages répétés vers la zone frontalière malienne indiquent qu’il ne s’agit pas de simple trafic ou de mouvement pastoral. De tout évidence, l’État algérien ne peut pas ne pas être au courant. Dans une zone aussi militarisée, avec la 6ᵉ région militaire, rien de cette ampleur ne se fait “dans le dos” de l’ANP.
S’agit-il de tolérance active ou d’encadrement, de canalisation par l’Anp et les services algériens qui orientent certains groupes : où passer, où ne pas aller, qui éviter de toucher ?
🔸Vengeance géopolitique ou simple conjoncture ?
Certes, l’offensive JNIM–FLA s’explique aussi par des dynamiques internes maliennes mais l’opération telle que menée sur un territoire plus grand que celui de la France et sur une multitude de cibles : Kidal, Gao, Mobti, Sévaré, Bamako, Kati, Mennaka, nécessite la mobilisation de moyens très importants en logistique et matériels qui dépasse certainement les possibilités locales. L’affaiblissement de la junte sert directement les intérêts algériens.
Alger se veut préserver un rôle de puissance régionale. Elle ne veut peut-être pas que la Russie devienne l’acteur dominant au Sahel, que le Maroc gagne de l’influence via Bamako, et que la junte malienne impose un fait accompli au Nord. Mais elle craint par dessus tout une contagion et la secession des immenses régions touarègues de l’Ahaggar et des Ajjers.
Renforcer la 6ᵉ région militaire (Tamanrasset) et actionner des outils de projection comme la milice du Polisario et des éléments du Jnim, c’est aussi montrer qu’Alger resterait un acteur incontournable.
Au final, dans le contexte régional, cette opération-sanction aura, autant pour Bamako que pour Alger, un énorme coût diplomatique. L’Algérie veut empêcher que le Mali bascule dans l’orbite marocaine. C’est, semble-t-il, un enjeu stratégique réel.
Les populations sahariennes voient très bien que leur territoire est utilisé comme arrière-scène d’un jeu régional. De plus, quelques soient les circonstances et les alliances d’un jour ou plus durables, les Touaregs, Arabes et Peuls, n’abandonneront pas leurs revendications légitimes d’un avenir meilleur en paix.
Ainsi, en amont, la programmation de nos variables et de nos constantes impliquerait un algorithme à grande échelle sur un espace stratégique où se redéfinissent les rapports de puissance.
