Pourquoi le colonialisme est toujours au coeur de l’État français

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La semaine dernière, en toute décomplexion, Édouard Philippe à déclaré que la colonisation n’était pas un crime. Maire d’une ville responsable de la déportation de plus 150 000 africains au XVIIIe siècle (comme dans de nombreux ports français, Le Havre est un ancien port négrier où s’organisait la traite des noirs), l’ancien premier ministre s’inscrit dans la droite lignée de la réécriture constante de l’histoire coloniale française pour la normalisation. Pour beaucoup, le colonialisme français n’est pas une actualité récente. C’est un passé qu’il faudrait au mieux regarder dans les yeux mais toujours en l’inscrivant dans l’histoire comme s’il ne régissait pas la réalité politique française d’aujourd’hui. Or, le colonialisme continue de jouer un rôle fondamental dans le fonctionnement de l’Etat français contemporain. Voici pourquoi :

Les Outre-mer ne sont pas de simples “territoires éloignés”, mais les derniers espaces coloniaux administrés d’Europe de l’Ouest. Les statuts d’exception à travers une départementalisation asymétrique et une centralisation autoritaire montrent que le pouvoir politique sur place n’est pas souverain, il est structurellement construit pour l’hexagone puisse l’influencer. Évidemment, la dépendance financière et l’exploitation des ressources n’à jamais cessé et les Outre-Mer sont les derniers greniers de la France.

En Kanaky-Nouvelle-Calédonie, les référendums sont organisés sous un contrôle étroit de l’État. Les violences policières et l’emprisonnement des leaders indépendantistes rappellent un mode de gestion où la souveraineté locale est systématiquement niée : En 2021, le troisième référendum d’indépendance s’est tenu malgré des appels au report par le mouvement indépendantiste kanak en raison de la situation sanitaire et sociale, ce qui a conduit à un boycott massif des Kanak et à un résultat qui leur est largement défavorable. En 2025, l’accord de Bougival négocié entre Paris, les loyalistes et certaines parties politiques locales visant à donner davantage d’autonomie à la Nouvelle-Calédonie a été rejeté par le principal mouvement indépendantiste, le Front de libération nationale kanak socialiste (FLNKS), car il n’incluait pas une nouvelle consultation d’indépendance conforme à leurs aspirations. Entre juin 2024 et octobre 2025, le président du FLNKS Christian Tein est emprisonné à 17 000 kilomètres de chez lui, alors qu’il n’avait jamais mis les pieds en métropole.

En Guyane, l’État impose des projets extractivistes massifs (mines industrielles, déforestation), comme dans n’importe quelle colonie ressourcerie : en 2022, un énorme projet d’exploitation minière d’une concession aurifère de l’ouest de la Guyane française porté par la Compagnie Minière « Montagne d’Or » à été rejeté par le conseil d’État. Si l’un des grands fléaux en Guyane c’est l’exploitation d’or illégale, plusieurs études scientifiques récentes montrent aussi que, même sans utiliser de mercure, l’exploitation minière légale entraîne inévitablement la remise en circulation de ce métal, naturellement présent dans les sols et largement employé par le passé, jusque dans les cours d’eau, où il peut devenir neurotoxique.

À Mayotte, la politique migratoire relève du régime d’exception, avec un droit commun réduit, une militarisation permanente et des expulsions massives :  depuis 2023, les opérations du ministére de l’intérieur français à Mayotte assument l’objectif de destruction des logements irréguliers et d’augmenter le nombre d’expulsion et d’interpellations d’exilés. Un laboratoire d’expérimentation des pires politiques d’extrême-droite.

On ne peut comprendre la politique étrangère française sans intégrer son colonialisme structurel. La Françafrique n’est pas un “reste”, mais un dispositif opérationnel, articulé autour de trois axes :

–   l’ingérence politique : soutien aux régimes “amis” (l’Égypte de Sissi, la Tunisie de Ben Ali, Deby au Tchad, Issoufou au Niger, Biya au Cameroun, etc..)

–   Accès préférentiel aux ressources : uranium du Niger, pétrole du Gabon, matières premières stratégiques.

–   Présence militaire : Les bases militaires restantes à Djibouti et au Gabon (cette stratégie française est en pleine déroute après les départs des militaires français du Mali,du  Burkina Faso, du Niger, du Tchad, de la Côte d’Ivoire et du Sénégal)

Avec l’Algérie, la persistance d’un rapport colonial se lit dans la guerre des mémoires (travaux de Benjamin Stora), dans l’obsession sécuritaire pour les jeunes issus de l’immigration postcoloniale, et dans les tensions diplomatiques instrumentalisées pour des enjeux intérieurs. Emmanuel Macron lui-même à cristallisé les relations lorsqu’en 2021 il a parlé de “rente mémorielle” algérienne. Cette phrase trahit justement ce que l’historien Todd Shepard décrit comme l’incapacité française à reconnaître l’Algérie comme sujet politique autonome. Selon lui, l’un des marqueurs du traitement colonial de l’Algérie par la France, c’est de considérer l’Algérie comme un problème intérieur et d’invisibiliser sa subjectivité politique. Depuis un an, la droite et l’extrême droite ont transformé Boualem Sansal en symbole. Non pas le symbole de la liberté d’expression, mais celui d’une Algérie fantasmée en ennemie menaçant, un miroir commode pour attiser la peur, et un outil politique pour tous les xénophobes. Le népo-baby, dont la garde alterne Drahi et Nicolas Sarkozy, Louis Sarkozy, est allé jusqu’à appeler à « brûler l’ambassade d’Algérie » en France si lui « était aux manettes. »

Bruno Retailleau, devenu ministre de l’Intérieur puis chef des Républicains, en a fait aussi sa matière première. Ses sorties répétées contre l’Algérie en utilisant des termes coloniaux comme la « menace démographique » ou soulignant une forme d’ingratitude du régime algérien ne sont pas des dérapages : l’ingratitude indigéne est un concept qui existe depuis longtemps visant à déculpabiliser les colons français qui auraient construit des « autoroutes et des écoles » dans les colonies, ce qui compenserait les massacres de masses et la destruction systématique des peuples et de leurs cultures. Les déclarations de Rettailleau, c’est aussi les briques de la construction du récit islamophobe visant les immigrés algériens, les binationaux et infine, les musulmans. L’extrême-droite a évidemment surenchéri, voyant dans l’affaire Sansal l’occasion parfaite de ressusciter un vieux fantasme de “l’ingérence algérienne” dans les banlieues françaises.

Ce n’est pas un hasard si ces conflits explosent précisément dans les pays où la France fut puissance coloniale. Les travaux d’Achille Mbembe (Sortir de la grande nuit) le rappellent : la France n’a jamais réalisé sa décolonisation psychologique. Elle continue d’intervenir et de se comporter comme si elle disposait d’un droit de regard naturel sur ses anciennes possessions. Au Mali, l’expulsion des troupes françaises en 2022 s’est faite au nom de la lutte contre “l’ingérence postcoloniale”. Au Burkina Faso, en 2023, les autorités accusaient Paris d’utiliser l’aide au développement comme une arme politique. La France à également été écartée du Niger et du Tchad. Il ne s’agit pas de pays unis autour d’un projet révolutionnaire anti-impérialiste, mais d’États qui refusent d’être considérés comme le grenier de Paris. La France, elle, refuse d’entendre cette revendication et préfère croire que c’est uniquement dû aux ingérences russes. Or, c’est l’inverse, les Russes ne font que profiter du mépris français pour ces pays et ces peuples pour s’ériger en contre-proposition.

Enfin, le soutien structurel à Israël peut être lu à travers le prisme de ce que des chercheurs comme Laleh Khalili décrivent comme une solidarité impériale. La France reconnaît instinctivement un État qui pratique ségrégation, colonisation et domination raciale parce qu’elle en partage l’histoire :  la même croyance en une “supériorité civilisationnelle” à défendre.

Les doctrines françaises du maintien de l’ordre en France s’inscrivent dans une filiation directe avec les pratiques mises en place durant les guerres coloniales. De nombreux travaux en sciences sociales, notamment ceux de l’historien Emmanuel Blanchard, ont établi ce lien structurel entre police contemporaine et héritage impérial. Le quadrillage systématique des territoires, les rafles, l’usage préventif et dissuasif de la force, mais aussi la gestion racialisée des populations ont été élaborés dans les colonies : en Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine. Les méthodes d’encadrement des populations indigènes ont ensuite été transférées en métropole pour surveiller les immigrés algériens dès les années 1950.

Ainsi, les “brigades nord-africaines” (BNA), créées dans les années 1930 et renforcées après 1945, constituaient un dispositif explicitement racialisé, ciblant les travailleurs algériens dans une logique de suspicion permanente. Ces unités ont directement inspiré, sur le plan doctrinal, les Brigades anticriminalité (BAC) créées dans les années 1990 : même approche proactive, même logique de harcèlement policier, même ancrage dans une mission de “tenir” et de “récupérer” des territoires supposés hostiles.

Ce continuum police/armée, analysé par le sociologue Didier Fassin à partir d’années d’enquête ethnographique, renvoie explicitement à une logique coloniale : considérer certaines zones comme des « territoires perdus de la république » où la violence d’État doit être un outil de gouvernement. Quand on parle de radicalisation des quartiers populaires, on mobilise un récit sécuritaire qui reprend les schèmes coloniaux, assigner des populations racisées à une altérité menaçante pour justifier la militarisation de leur gestion.

Cette logique produit un cadre dans lequel les violences policières ne sont pas perçues comme des “dérapages” mais comme l’expression d’un appareillage institutionnel façonné pour contrôler des populations : les non-blancs, les descendants de colonisés, les musulmans. Les affaires Adama Traoré (2016), Zyed et Bouna (2005), ou plus récemment Nahel (2023) s’inscrivent dans cette continuité historique. Les homicides de personnes racisées par la police forment un phénomène structurel initié dès les années 1970.

Les techniques de contrôle développées dans les colonies ont fini par être rapatriées dans la métropole comme un véritable butin de guerre. Un État qui ne purge pas ses outils coloniaux finit par les appliquer à sa propre population, reconfigurant la distinction entre colonisé et citoyen. En ce sens, comprendre les violences policières contemporaines exige de les replacer au sein d’une généalogie coloniale, c’est ni des accidents ni des bavures mais une structure héritée d’un système de maintien de l’ordre qui, historiquement, a été pensé non pour protéger mais pour discipliner des groupes considérés comme extérieurs à la communauté nationale.

La politologue et militante féministe décoloniale Françoise Vergès analyse la façon dont la France s’est construite autour d’un universalisme produit dans un contexte marqué par l’esclavage et l’histoire coloniale. Elle rappelle que cet universel, présenté comme neutre, a été élaboré depuis une position de pouvoir, celle d’un sujet blanc, masculin et bourgeois. Selon elle, la France continue de se représenter comme porteuse d’un universel abstrait, sans reconnaître que cet universel est historiquement situé.

La blanchité en France fonctionne comme norme implicite, ce qui lui permet d’apparaître comme absence de race, une blanchité qui se pense comme neutre alors même que la République n’a cessé de produire des catégories raciales. Ce déni produit un double mouvement : d’un côté, l’État se dit indifférent à la race ; de l’autre, il reconduit des classifications et des politiques héritées de la période coloniale.

L’islamophobie d’État en France ne surgit donc pas de nulle part : elle s’inscrit dans la continuité directe de la gestion coloniale des populations musulmanes. L’administration française surveillait déjà les mosquées, fichait les musulmans, réprimait les confréries religieuses et imposait une suspicion systématisée envers les Nord-Africains. Au sein du Service des Affaires Indigènes, en Algérie notamment, un appareil bureaucratique entier était dédié à la surveillance politique et religieuse des populations musulmanes indigènes.

L’administration coloniale développait des outils de contrôle des prénoms, des mariages, des déplacements, des ressources, mais aussi un suivi policier très fin des imams, des lieux de culte et des mobilisations religieuses. Aujourd’hui, cette architecture coloniale trouve son miroir dans : 

  • des dispositifs comme les fichés S, un outil policier de signalement de personnes « portant atteinte à la sûreté de l’État et à la sécurité publique » mais qui sert aussi à légitimer la surveillance des militants de gauche radicale, antifasciste ou écologistes ainsi que les musulmans pratiquants. 
  • Les contrôles d’associations musulmanes via la loi séparatisme de 2021 et les dissolutions administratives. Récemment, Bruno Retailleau à prononcé la dissolution de l’IESH, un institut de formation des imams et fin 2020, c’était Gérald Darmanin qui avait acté la dissolution Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) et de l’association humanitaire BarakaCity) et une surveillance disproportionnée des mosquées et organisations religieuses. 
  • L’obsession publique pour le voile, les corps arabes, les prénoms “non-français”, les “signes ostensibles” ou même la visibilité culturelle musulmane.

C’est la continuité de la colonisation comme entreprise d’humiliation culturelle, cherchant à modeler les corps, les noms, les habitudes vestimentaires, l’intimité des indigènes.

L’État français se pense bien loin de la colonisation, mais fonctionne selon les mêmes logiques qu’hier, à travers une hiérarchie des vies qui structure toutes les politiques publiques. Les colonies ont été les laboratoires de la modernité occidentale et la France contemporaine en est le produit. Et la violence du colonialisme français frappe encore, il suffit de regarder le quotidien d’un Kanak, d’un pére musulman qui va la mosquée, d’un jeune noir à la recherche d’un appartement ou d’une femmes voilée dans le métro. Cette prise de conscience doit mener à une offre politique  qui inclut la décolonisation des institutions françaises et une véritable justice pour les peuples opprimés par les spoliations massives, à travers une obligation de réparation.

Source : Rene Naba

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